LE DEUIL – COMPRENDRE, RESSENTIR, HONORER

« Le chagrin ne disparaît jamais vraiment. Il devient une partie de nous, et nous avançons avec lui. »
Elizabeth Kubler-Ross


Le deuil. Un mot court, mais une réalité qui bouleverse tout. Lorsqu’il frappe, ce n’est pas seulement une absence qu’il laisse derrière lui. C’est un effondrement. Une fracture dans la continuité de l’existence. Le temps se fige, les repères explosent, et le corps entier entre en résistance. Il n’y a pas de préparation possible, pas de notice, pas de règle commune. Le deuil transforme, mutile parfois, et demande une force que l’on ne soupçonnait pas devoir un jour mobiliser.

Ce n’est pas une simple tristesse. Ce n’est pas non plus un simple passage. C’est une tempête organique, psychique, existentielle. Il s’infiltre dans chaque interstice de la vie. Il altère la mémoire, le sommeil, l’appétit, les sensations, la pensée. Et il s’inscrit dans le corps comme une cicatrice silencieuse que personne ne voit, mais que tout en nous ressent.

Pourtant, cette douleur immense est souvent incomprise. Et pire encore : niée. Combien de personnes doivent cacher leur peine, parce qu’elles n’étaient « pas la bonne personne » aux yeux des autres ? Combien de compagnes, de compagnons, d’ami·es, de frères ou de sœurs sont exclus du droit de pleurer, sous prétexte que leur lien ne correspondait pas aux normes sociales ?


LE DEUIL : UNE TEMPÊTE DANS LE CERVEAU ET LE CORPS

La science s’est penchée depuis plusieurs années sur ce que traverse une personne endeuillée. Les découvertes sont édifiantes : le deuil, loin d’être une simple réaction psychologique, entraîne des bouleversements neurobiologiques et physiologiques profonds.

Les IRM cérébrales montrent une hyperactivation de l’amygdale, centre de la peur et de l’émotion. Le cortex préfrontal, siège de la logique, est quant à lui partiellement inhibé, expliquant les pertes de concentration, la confusion mentale, ou encore l’impression d’être « ailleurs ». L’hippocampe, impliqué dans la mémoire, peut aussi être affecté, ce qui explique les souvenirs flous ou les « trous noirs » des premiers jours.

Les hormones du stress (cortisol, adrénaline) explosent. Cela provoque une fatigue intense, des douleurs physiques diffuses, une hypersensibilité aux stimuli et parfois même des troubles digestifs, dermatologiques ou articulaires. Le système immunitaire est temporairement affaibli, ce qui rend les personnes endeuillées plus vulnérables aux infections.

On sait aujourd’hui que le deuil prolongé ou non reconnu accélère le raccourcissement des télomères, ces extrémités de nos chromosomes liées au vieillissement cellulaire. En d’autres termes, le chagrin profond peut littéralement faire vieillir plus vite.


LES ÉTAPES DU DEUIL : UN PROCESSUS PSYCHIQUE NATUREL

La psychiatre Elisabeth Kübler-Ross a popularisé un modèle en cinq grandes étapes psychologiques du deuil. Ces étapes ne sont pas linéaires, ni obligatoires, mais elles offrent un repère pour comprendre ce que vit une personne endeuillée.

1. Le choc et le déni : face à l’annonce de la perte, le cerveau ne peut pas accepter la réalité. Il protège. Il ralentit. Il rejette. C’est une défense neurobiologique : la réalité est trop violente. Le cerveau entre alors dans un état de sidération, gelant les émotions pour préserver la survie psychique.

2. La colère : quand la sidération commence à se dissiper, la douleur affleure. Et avec elle, l’injustice. Une rage sourde peut se manifester : contre soi, contre les autres, contre la vie. Cette étape est parfois culpabilisante, mais elle est essentielle. Le cerveau cherche à retrouver un semblant de contrôle.

3. Le marchandage : la pensée devient conditionnelle. « Et si j’avais fait ça ? », « Et si on avait agi autrement ? ». C’est une étape où l’on tente, mentalement, de réécrire le passé. L’esprit cherche une échappatoire à la douleur, mais ne trouve que des regrets.

4. La dépression : la perte est désormais intégrée, mais le vide devient abyssal. C’est une phase d’effondrement intérieur. Le chagrin devient physique. On se sent épuisé, incapable de joie, parfois détaché de tout. Ce n’est pas une maladie en soi, tant qu’elle n’est pas chronique.

5. L’acceptation : avec le temps, un apaisement se dessine. Il ne s’agit pas d’oubli, mais d’un réaménagement intérieur. Le lien avec la personne décédée reste vivant, mais n’empêche plus de respirer. La mémoire devient douce, et non plus coupante.

Ces étapes peuvent se croiser, se répéter, ou être vécues dans un autre ordre. Le cerveau suit ce parcours car il a besoin de temps pour reconstruire ses repères, désactiver certains circuits émotionnels, et en créer de nouveaux. Le deuil est donc aussi une adaptation neurologique à l’absence.

« Le deuil, c’est l’amour qui n’a plus d’adresse… alors il frappe aux portes de la mémoire, du corps et du silence, jusqu’à ce qu’on lui ouvre un chemin pour continuer à aimer autrement. »
Julie Eldert


LES TYPES DE DEUIL ET LEURS ENJEUX

Il existe plusieurs formes de deuil, et chacune possède ses propres particularités, ses douleurs spécifiques, ses besoins singuliers. Les reconnaître, c’est reconnaître la légitimité de la souffrance de chacun.

Le deuil classique survient après la perte d’un proche dans des circonstances attendues ou naturelles. Bien qu’il soit socialement reconnu, il n’en reste pas moins douloureux et transforme profondément l’équilibre de vie de la personne endeuillée.

Le deuil traumatique, lui, fait suite à un décès brutal, imprévisible, souvent associé à un choc émotionnel intense (accident, suicide, meurtre…). Il est fréquemment accompagné de symptômes post-traumatiques tels que des flashbacks, une hypervigilance, ou un évitement des souvenirs associés.

Le deuil blanc concerne la perte progressive d’un être encore en vie, comme dans les maladies neurodégénératives (Alzheimer, démence). Il génère un sentiment de confusion, d’ambivalence, et un effondrement intérieur lent mais profond, souvent incompris par l’entourage.

Le deuil périnatal (fausse couche, mort-né, décès du nourrisson) est souvent invisibilisé. Or, il crée un vide existentiel immense, parfois non reconnu socialement, et remet en question l’identité même de parent.

Le deuil non reconnu, enfin, est sans doute le plus violent sur le plan symbolique. Il concerne toutes les personnes qui n’ont pas été légitimées dans leur lien avec le défunt : compagnes et compagnons sans statut officiel, partenaires de relations discrètes ou marginalisées, proches spirituels ou affectifs ignorés par la famille. Ce type de deuil prive de mots, de rituels, d’espace pour faire mémoire. Il nie l’amour, l’attachement, et impose à la souffrance une double peine : celle de la perte et celle du silence imposé.

Reconnaître la diversité des deuils, c’est reconnaître que l’amour peut prendre des formes infinies — et que chacune d’elles mérite d’être honorée.


COMMENT TRAVERSER LE DEUIL ?

Il n’y a pas de solution miracle. Mais il existe des repères, des gestes simples qui apaisent :

  • Créer des rituels personnels : allumer une bougie, écrire une lettre, garder un objet.
  • S’entourer de personnes bienveillantes, et fuir ceux qui minimisent.
  • Accepter les hauts et les bas : le deuil est cyclique.
  • Demander de l’aide à un thérapeute si le poids devient insupportable.
  • Accepter de rire à nouveau. Ce n’est pas trahir, c’est survivre.


Conseils pour traverser le deuil (sans jamais « oublier »)

  • Ne laisse personne juger ton rythme. Le deuil n’a pas d’horloge.
  • Entoure-toi de personnes qui reconnaissent ta douleur.
  • Crée un autel, une boîte à souvenirs, un espace à lui.
  • Parle. Pleure. Hurle si tu en as besoin. Écris-lui.
  • Trouve un thérapeute formé au deuil ou au traumatisme.
  • Si tu as perdu un amour fusionnel, sache que tu n’es pas seul(e). L’amour vrai ne meurt pas.
  • Transforme la douleur en combat. En œuvre. En hommage.

💥 Quand tout bascule : témoignage

« Je l’ai senti partir dans mes tripes. »

Mon corps le savait. Cette nuit-là, j’ai glissé dans l’eau pour tenter de le sauver… mais il était déjà trop tard. Mon cerveau refusait de voir les banderoles des pompiers, comme si les ignorer allait rendre tout cela faux. Mais le cri est sorti, brut, venu de mon ventre, animal, incontrôlable. J’ai hurlé encore et encore… supplié… Je me suis précipitée. Et quand je ne l’ai pas trouvé, mes jambes ont cédé. J’ai rampé hors de l’eau, gelée, trempée… J’ai hurlé, pleuré. Je voulais m’arracher les cheveux, me griffer, frapper le sol. Je ne pouvais plus respirer. Mon corps refusait cette réalité.

Cette réaction, aussi violente soit-elle, n’est pas “folle”. C’est une réponse neurophysiologique à un effondrement brutal du lien d’attachement. Un amour fusionnel, une âme sœur arrachée sans adieu, sans main à tenir.

Mais le plus dur n’a pas été seulement sa perte.
C’est ce qu’il s’est passé après.

🚫 Le deuil nié : une autre violence

Au lieu d’un soutien, il y a eu le refus, l’effacement, la dépossession.

Pour des raisons qui leurs sont propres, ils m’ont enlevé :

  • Les photos de notre vie
  • Ses affaires, mes affaires, nos affaires de couples
  • L’accès à son lieu de repos, les funéraille
  • Ma place
  • Celle de notre fils
  • notre vie, nos projets

Pas d’au revoir. Pas de respect de sa mémoire, sa vie, sa compagne, son fils, ses choix et de la vie que nous construisions ensemble, de nos combats. Juste un vide. Et le silence.

C’est une forme de maltraitance psychique extrêmement violente : priver une personne de son droit à faire son deuil, c’est nier son humanité, son amour, son histoire. C’est ouvrir une blessure qui ne peut pas cicatriser.

Les premiers jours, tu survis.
Les premières semaines, tu t’effondres.
Les premiers mois, tu respires à peine.
Les premières années, tu continues… sans jamais cesser de saigner.

Tu attends ses messages. Tu cherches son odeur. Tu le cherche la nuit. Tu te lèves avec un poids dans la poitrine. Et pourtant, tu avances.

Aurélien était tout pour moi. Mon double. Ma moitié. Mon âme-soeur. Mon évidence et j’étais le sien.
Chaque jour, je continue à vivre pour lui, pour notre fils, pour cette vérité qu’on a voulu étouffer. Je me bats pour que sa mémoire soit honorée, plus jamais bafouée. Pour que plus jamais personne n’ose nier un amour simplement parce qu’il ne rentre pas dans les cases.

L’amour, le vrai, ne s’arrête pas à la mort. Il se grave dans le cœur, dans les tripes, dans la peau. Et tant que je respirerai, je me lèverai pour lui, pour nous, pour l’éternité.